Voie Pro : les dessous de la réforme

 

En mai 2018, Jean-Michel Blanquer annonçait qu’il voulait « revaloriser la voie professionnelle » et en faire un « parcours d’excellence et de réussite ».
Bilan 18 mois plus tard ….

Lycée professionnel en danger

La mixité des publics arrive dans nos classes…

A compter de septembre 2019, il a souhaité la présence de l’apprentissage dans tous les lycées professionnels et le développement dans les classes de la mixité de public entre élèves et apprenti·es. De même, nous devions mixer dans nos formations les parcours « voie scolaire » et « apprentissage ».

Derrière cette nouvelle attaque contre les lycées professionnels, ce sont aussi les qualifications et les diplômes, leurs contenus et leur contrôle par l’État qui sont remis en cause. Il s’agit avant tout d’organiser l’enseignement professionnel pour le mettre exclusivement sous la coupe des branches patronales et au service de l’apprentissage.

Aujourd’hui, le constat est alarmant : baisse des volumes horaires, dé-spécialisation des formations et déconsidération des enseignements généraux, largement réduits à une conception utilitariste.

Pour le ministère, rien ne fait néanmoins obstacle à une mixité au sein d’un même groupe classe, dès l’instant où le nombre d’apprenti·es ne dépasse pas celui des élèves sous statut scolaire.

Pour la gestion de classe, le programme et la pédagogie, cette mise en place mettra les équipes en grande difficulté, Le nombre d’heures de cours et les périodes de stages ne correspondant pas entre les différents statuts d’élèves. La mixité est une aberration.

La CGT défend l’enseignement professionnel sous statut scolaire, ouvert à tou·tes, sans aucune discrimination. La formation professionnelle initiale doit donner accès à une culture générale et professionnelle de qualité, garantie de l’évolution du parcours professionnel de chaque jeune à long terme.

 

Le lycée pro en chiffres…

  • 14156 enseignant·es en lycée pro dans l’enseignement privé dont 2710 Maîtres Délégué·es (+ de 19% de précaires !).
  • 484 Lycées Professionnels ou Sections d’Enseignement professionnel sur le territoire dans l’enseignement privé.

 Données MEN 2019

« Co-intervention », ou le mépris pour les jeunes du lycée pro…

Quand on est en lycée pro, à quoi bon apprendre des choses qui ne serviront pas au boulot ? C’est en résumé la conception méprisante et assumée de la réforme du bac pro. En réunions sur cette réforme, certains formateurs plus zélés que d’autres ne se sont pas gênés pour le formuler, disant « je ne vais pas faire lire Germinal à des élèves de restauration ».

En pratique, dans la réforme Blanquer, ça donne la  « co-intervention » pour le français et les maths. C’est-à-dire qu’une partie de ces cours est assurée par deux profs, dont un·e enseignant·e des matières professionnelles. Et il faut « adapter la formation générale aux spécificités professionnelles ». Très précisément, le cours « doit se construire à partir d’une situation professionnelle issue du référentiel des activités professionnelles » (textes officiels). C’est clair, l’enseignement général doit être mis au service de l’apprentissage du métier.

En CAP, la « co-intervention » est même plus importante (une heure et demi par semaine) que le cours de français (une demi-heure par semaine, oui !)…

Bien sûr, nous n’avons aucun problème pour travailler ensemble, collègues d’enseignement pro et général, et nous le faisons déjà bien souvent sur de nombreux projets. Mais mettre les enseignements généraux au service d’une tâche professionnelle est un véritable recul.

Au nom des difficultés des élèves, le ministère décrète qu’ils ont moins besoin d’apprendre un raisonnement mathématique pour ce qu’il est, pour ce qu’il apporte. Moins besoin d’apprendre à analyser un texte littéraire, une œuvre d’art, pour ce qu’elle a d’émancipatrice, de formatrice pour la conscience. Au lieu de nous donner davantage de moyens pour surmonter les difficultés de nos élèves, avec notamment des classes à effectifs très réduits, Blanquer les enfonce un peu plus.

Après le passage au Bac Pro en 3 ans de 2009 et sa cohorte de suppressions de postes, le ministère entend bien passer « la deuxième couche » aujourd’hui. Cette nouvelle réforme de la voie professionnelle et la mixité des publics va conduire à de nouvelles suppressions de postes…

 

Nouveau Bac pro : un trimestre de cours en moins…

Les élèves inscrits en Bac Pro recevaient jusqu’à présent 2900 heures de cours sur trois ans, dont un peu plus de 1300 heures d’enseignement professionnel. Cela représentait à peu près 33 heures de cours par semaine, sur une année entrecoupée de nombreuses semaines de stages en entreprises.

Avec la réforme Blanquer, l’horaire va tomber à 2520 heures, 29 heures par semaine, et au total presque 400 heures de moins sur le cycle. C’est comme si on supprimait plus d’un trimestre de cours à tous ces élèves ! Blanquer prétend que son nouveau Bac pro va mieux préparer les jeunes à poursuivre leurs études en BTS. Une provocation de plus.

… pour apprendre mieux ?

Cynique, le ministre a déclaré que ce serait « moins d’heures, mais mieux d’heures ». Une phrase méprisante pour le travail que nous faisons actuellement. Une phrase qui ne cache pas la seule motivation du ministère : économiser des postes de profs qui pourront être supprimés massivement.

Rappelons que nous avons déjà subi le passage d’un Bac Pro en 4 ans (BEP + Bac Pro) à un Bac Pro en 3 ans. Tou·tes les collègues s’accordent à dire que cette réforme a nuit à la préparation des élèves. À l’époque déjà, nous avions dénoncé une mesure ne visant qu’à supprimer 25% des postes d’enseignant·es.

A la CGT, on ne manque pas d’idées pour adapter le français et les maths au domaine professionnel :

  • Comment rédiger un tract ?
  • Quelle chanson pour la prochaine manifs ?
  • Sachant que votre patron réalise tant de profits, calculez quelle augmentation de salaire il pourrait vous accorder, tout en créant les emplois nécessaires…

Laissons libre court à notre imagination !

La mixité, un grand bonheur…

Suite à ses annonces et compte tenu du flou artistique autour de cette réforme, le ministère a décidé de rencontrer l’intersyndicale de la voie professionnelle (dont la CGT est évidemment partie prenante) en juin 2019.

Selon l’article L-912-1 du code de l’éducation, les enseignant·es sont responsables de l’ensemble des activités scolaires des élèves. Il n’est pas autorisé de ne faire cours qu’à des apprenti·es, ne possédant pas le statut scolaire. Néanmoins, rien ne fait obstacle à une mixité au sein d’un même groupe classe. Les maitres peuvent dont prendre en charge des élèves et des apprenti·es.

Toutefois, le nombre d’apprenti·es ne peut excéder le nombre de lycéen·nes. La chance ! Or, selon la logique ministérielle, les parcours mixtes permettent à un élève de devenir apprenti et inversement. Donc, d’une année à l’autre, le nombre d’apprenti·es peut être supérieur à celui des élèves !

D’autres part, dans la classe, on peut donc retrouver des lycéens et des apprentis. Jusqu’ici, pas de soucis, quoique… Le maitre est rémunéré pour son temps de service reconnu par le rectorat. Les apprenti·es dépendent d’un CFA (Centre de Formation d’Apprentis), d’une UFA, d’un CFA de branches… qui ne prévoient pas nécessairement de rémunération supplémentaire.

Vigilance : l’établissement devra établir une convention avec ces centres. C’est ici que l’article 113 du code de l’enseignement catholique entre en jeu : « La participation et la coopération sont au principe des relations sociales de travail, auxquelles concourent avantageusement les organisations syndicales de salariés en poursuivant leur fin spécifique au service du bien commun ». Celles-ci contribuent, en effet, « à la construction de l’ordre social et de la solidarité et représentent donc un élément indispensable de la vie sociale ». En vertu de ce texte, nos directions doivent donc réunir les organisations syndicales pour établir des conventions avec les CFA.

Se pose aussi le problème du temps scolaire de nos élèves réuni·es. Un·e lycéen·ne a davantage d’heures de cours qu’un apprenti. Ce n’est pas grave !? Il s’agit simplement d’un grand défi pour les équipes pédagogiques ! Les directions devront établir les rotations et les emplois du temps de ce public mixte. L’IEN nous signale quand même qu’un état des lieux sera fait et que des formations seront mises en place !

Allez, encore un petit souci… Un·e apprenti·e n’a que 5 semaines de congés payés car il n’est plus considéré comme un élève. Il doit être visité sur son lieu de travail. Ceci est primordial, rappelle le ministère. Alors, quel·le collègue le visite durant les vacances scolaires, puisque le reste du temps il est en cours avec les lycéens.

Bref, encore une réforme bien pensée et bien mise en place dont élèves, apprenti.es et enseignant.es  pâtiront, sans aucun doute.

Battez-vous…

C’est explicitement le discours tenu par les inspecteurs de français lors des formations sur la « co-intervention » pour convaincre les profs de lettres de faire respecter leur discipline face à leurs collègues d’enseignement professionnel ! Un discours bien formaté et décomplexé, dans l’air du temps.

Désolé, on est plus moderne. On préfère la solidarité et l’entraide, c’est la meilleure façon de tenir dans l’adversité.

Les tableaux ci-dessous mettent en évidence l’inégalité des élèves et des apprenti·es qui passent le même examen (bac pro ou CAP) avec des temps d’apprentissage très différents. Actuellement, ce système ne pose pas de problème car ils ne sont pas dans les mêmes structures.

En Seconde pro. élève apprenti·e En Première année de CAP élève apprenti·e
Enseignement professionnel (hrs) 450 250 Enseignement professionnel (hrs) 540 250
Enseignements généraux 450 500 Enseignements généraux 450 500
Total 900 750 Total 990 750
Semaines à l’école 30 22 Semaines à l’école 33 22

Avec la réforme de l’enseignement professionnel, les élèves et apprenti·es seront accueillis dans la même classe. Ils ont des temps de présence dans l’établissement différents. Les élèves en bac pro passent 8 semaines de plus en cours, les élèves de CAP 11 semaines !

Un·e enseignant·e devra donc jongler entre des périodes où tou·tes les jeunes seront présent·es, d’autres avec les seuls élèves sous statut scolaire, parfois d’autres encore avec les seul·es apprenti·es (sur les temps de vacances scolaires par exemple ?). Et tout ça avec l’obligation de faire le même programme ! Sachant, bien sûr, que des apprenti·es auront 280h en moins de face à face pour les seconde pro et 385 heures pour les CAP. Selon le ministère, c’est un grand challenge pour l’enseignant·e. Il ne donne aucune piste…

Les positions de la CGT :

La CGT  met en garde contre la mise en œuvre de la mixité des publics au sein de la voie professionnelle qui ne peut se faire qu’en annualisant le temps de travail des PLP.

La CGT défend l’enseignement professionnel sous statut scolaire qui est ouvert à toutes et à tous sans aucune discrimination. Elle défend le statut des PLP.

La CGT revendique l’accès à un service public de qualité, qui doit être financé de manière égalitaire sur l’ensemble du territoire. La formation professionnelle initiale ne doit pas être tournée uniquement vers l’insertion professionnelle immédiate. Elle doit donner accès à une culture générale et une culture professionnelle de qualité, seule garantie d’évolution à long terme. Elle doit offrir, à égalité avec les autres voies, des possibilités de poursuites d’études.

Une revalorisation réelle de la voie professionnelle, cela nécessite la restitution de tous les moyens supprimés par des années d’austérité. La CGT se bat pour l’intégration des lycées dans l’Éducation Prioritaire.

La CGT revendique la possibilité de diversifier les parcours des élèves dans la voie professionnelle afin de retrouver 4 années de formation pour celles et ceux qui en ont besoin, ainsi que des passerelles et des moyens pour permettre les parcours diversifiés des jeunes au sein des trois voies du lycée.

Disciplines « variables d’ajustement »

Avec la réforme Blanquer, les matières non affectées précisément fleurissent et sont de plus en plus importantes dans les dotations horaires des établissements et dans l’emploi du temps des élèves.

Heures de Co-intervention, d’Accompagnement, pour le Chef-d’œuvre… autant de variables d’ajustement qui permettent aux chef·fes d’établissement de compléter les services des profs qui ont de moins en moins d’heures dédiées à leur discipline.

Le Ministère avait déjà expérimenté ce genre de mesures il y a quelques années avec les PPCP (projets pluridisciplinaires à caractère professionnel), pour lesquels des heures étaient attribuées aussi bien à des collègues d’enseignement général que d’enseignement professionnel. Sans bruit, sans bilan, les PPCP ont disparu, notamment quand on est passé au Bac pro en 3 ans et que progressivement, un quart des enseignements de lycée pro ont été supprimés… ainsi que les postes correspondants.

Les nouvelles variables d’ajustement de la réforme Blanquer risquent fort de remplir la même fonction : accompagner les suppressions de postes qui découlent de la baisse des horaires d’enseignement.

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